Nouvelle : La fin de Noël, un conte sanglant par Frédéric Raymond


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Le père Noël était las de toutes ces élucubrations féériques que son travail inspirait au monde occidental.

De son château du pôle Nord, il se remémorait avec nostalgie le temps où ses présents étaient inattendus et inspirés. Aujourd’hui, il n’y avait plus de place pour son inspiration. Tous les cadeaux étaient dictés par la liste qu’il recevait au printemps. Cette liste, écrite par les bonzes du Royaume des jouets, décrivait ce que les enfants recevraient pour Noël. Le père Noël en avait ras le bonnet de toutes ces contraintes. Il avait bien essayé d’instaurer un lobbying pour favoriser le retour des vieilles traditions, mais en vain. Tout ce qu’il avait obtenu de ces démarches était l’opprobre des administrateurs du Royaume des jouets et la baisse de ses actions à la Bourse de Noël.

Le soir, lorsqu’il se couchait aux côtés de la mère Noël, son esprit tourmenté ne trouvait pas le sommeil. Une nuit, alors qu’il cherchait l’engourdissement de l’oubli, une idée germa dans son esprit torturé.

Le lendemain, il convoqua une réunion des lutins de Noël. Devant l’assemblée, il prononça un discours qui laissa ses employés pantois.

— Mes chers lutins. C’en est fini de la domination qu’exercent les administrateurs du Royaume des jouets sur les commandes annuelles. Cette année, nous serons les seuls à décider ce qui sera offert pour Noël!

Dans l’assemblée, un murmure d’incompréhension se leva.

— Et nos salaires? demanda l’un des lutins. Qui nous paiera? Certainement pas les administrateurs!

Une grogne sourde envahit la salle. Le père Noël tenta de répondre aux questions, mais les lutins ne l’écoutaient plus. Les questions fusaient de toute part. Il ne restait qu’une solution.



Le père Noël entama un chant de Noël. Sa voix forte et grave résonna dans son palais de glace et, petit à petit, les lutins se joignirent à lui. Plusieurs se mirent à danser en se prenant la main. Ils ne pouvaient pas résister à la musique. Ils chantaient encore quand le père Noël s’éclipsa pour rédiger la nouvelle liste, une liste qu’il concevrait lui-même, sans aucune interférence venant du Royaume de jouets. Il étudia un à un le désir profond des enfants, nota au fur et à mesure les cadeaux qui devaient être préparés. Il n’en dormit pas de la nuit. Le matin venu, il remit les trente-sept mille six cent soixante-neuf pages manuscrites à son équipe de lutins informaticiens, qui intégreraient le tout dans la base de données de cadeaux pour les enfants sages.

Le jour suivant, le père Noël s’enivrait de chocolat chaud quand on frappa à la porte de son bureau. C’était le chef des lutins informaticiens. Le moment semblait grave. Il tortillait ses mains derrière son dos comme un enfant gêné d’avouer une bêtise.

— Père Noël… Votre liste… Elle est presque identique à celle du Royaume des jouets…

Le visage du père Noël devint encore plus rouge que son bonnet. Il hurla à faire vibrer la voûte de son château de glace. Les lutins tremblèrent de terreur.

— C’en est assez! cria-t-il en fracassant sa tasse contre le mur.

Alors que le père Noël montait dans son traîneau, la mère Noël sortit du château et cria.

— Où vas-tu? Et que fais-tu avec ce sucre d’orge trop tranchant sur tes genoux?

Ils se regardèrent dans les yeux pendant près d’une minute et le père Noël soupira :

— Je crois qu’il y a une autre solution.

Il se leva et s’enferma dans son bureau.

Dans l’usine, les lutins étaient inquiets. Ils n’avaient jamais vu le père Noël en colère. Le lendemain, ils reçurent la consigne de reprendre la production. Pendant ses rares visites à l’usine, le père Noël n’affichait pas sa bonne humeur habituelle. Il congédia même un lutin contre lequel il avait buté. Tous se demandaient ce qui adviendrait de Noël.

La production fut achevée à temps et le père Noël fit la livraison comme prévu. Le 26 décembre, il convoqua une nouvelle réunion.

— Cette année, dit-il, nous concentrerons nos efforts sur une campagne de marketing telle que le monde n’en a jamais connu.

Il présenta son plan détaillé aux lutins et assigna à chacun un nouveau poste.

Pendant toute l’année, la population de la terre fut bombardée de publicités valorisant les traditions, la famille et les belles valeurs. Quelques semaines avant Noël, les lutins étaient à tous les coins de rue pour promouvoir l’entraide et la joie plutôt que le matérialisme. Les gens semblaient aimer ce regain de féérie, mais les administrateurs du Royaume des jouets étaient mécontents de cette initiative qui minait leurs propres efforts. Ils voulaient vendre des produits, du plastique, des décorations, des figurines.

Après une réunion d’urgence, ils décidèrent qu’il était temps de mettre fin au règne du père Noël. Ils constituèrent un plan si sournois que le père Noël se laissa manipuler comme un renne harnaché à son traîneau. Lui qui croyait défier l’autorité du Royaume des jouets, il s’avéra leur meilleur ambassadeur.



Le Noël de cette année-là fut traditionnel, et extrêmement lucratif pour le Royaume des jouets. Les campagnes propagandistes du père Noël incitèrent non seulement les enfants à désirer les jouets d’une autre époque, mais chaque adulte avait acheté une réplique de lutin de Noël pour côtoyer le sapin. Avec tous ces lutins aux coins des rues et dans la publicité, chacun en voulait un dans sa maison. Des usines, indépendantes de celle du père Noël, poussèrent comme des champignons et firent fortune. La Bourse de Noël atteignit des sommets jamais égalés.

Quand le jour de Noël arriva, de gros flocons tourbillonnaient dans l’air. Le père Noël commença sa tournée le sourire aux lèvres. Son rire jovial emplissait la nuit d’une joie inimitable. Le père Noël descendit la première cheminée. Une fois à l’intérieur de la maison, il examina l’arbre de Noël. Il était beau, avec ses boules de verre multicolores et ses glaçons argentés. Le père Noël plaça les cadeaux sous le sapin. C’est en se retournant pour remonter la cheminée qu’il aperçut le lutin posé, bien en évidence, près du foyer. Il trouva l’objet curieux, mais comme il ne visitait jamais les grands magasins, il ne comprit pas immédiatement le sale tour que lui avaient joué les administrateurs. La deuxième maison qu’il visita possédait aussi son lutin de Noël. De même pour la troisième et la quatrième.

À la six mille trois cent cinquante-quatrième maison, le père Noël perdit patience. De son poing massif, il envoya valser le lutin dans le sapin. Le bruit réveilla les enfants qui accoururent dans le salon. Quand ils virent le visage convulsé de colère du gros bonhomme, ils hurlèrent de terreur. Les parents arrivèrent aussi, mais il était trop tard. Le père Noël avait perdu l’esprit.

Ce qui se passa ensuite est trop horrible pour être raconté dans un conte de Noël (même sur la page de La Maison des viscères, ce n'est pas peu dire!).

Les mains ensanglantées, le père Noël remonta dans son traîneau pour continuer, rouge de colère, la distribution des cadeaux. Partout où il passa, en plus des présents, il laissa des traces de mort.

Plus tard ce jour-là, une escouade spéciale des Forces de Noël fut parachutée près du château de glace du père Noël. Des milliers de figurines de lutins étaient empilées devant le château, calcinées. Les agents défoncèrent la porte principale et pénétrèrent dans l’antre du père Noël. Certains trébuchèrent sur les cadavres de lutins démembrés. Une agréable odeur de viande grillée embaumait les lieux, comme pour un festin des fêtes. Dans l’âtre, des rennes avaient été mis à griller.

Le père Noël les attendait dans son atelier, accroupi sur un monticule de jouets brisés. Il était impossible de dire si sa bouche était rougie par le sang ou par les friandises. Dans ses mains, il tenait une énorme canne en bonbon dont l’extrémité avait été léchée jusqu’à en faire une pointe fatale. Avant que les agents n’entament la négociation, le père Noël se leva et fit vibrer les murs de sa voix puissante.

— Noël n’a plus de sens, dit-il en un rugissement qui fit trembler son palais. Tout le monde se fout de son sens profond. Tout le monde se fout de moi! Moi qui me démène depuis des centaines d’années à rendre ce jour unique. Les usurpateurs du Royaume des jouets ont tué la magie! Et en agissant ainsi, ils m’ont tué moi aussi…

Le gros bonhomme se hissa alors sur le bout des pieds et se laissa tomber sur l’extrémité tranchante, s’empalant sur la canne en bonbon géante. Un flot de sang déferla sur la pile de jouets, dégoulinant entre les pièces de bois et de plastique.

Avant même que la mort du père Noël ne soit confirmée, l’un des agents photographia la scène pour l’envoyer à son supérieur. D’une voix sèche, il parla dans son micro.

— Le père Noël est mort. Vous pouvez autoriser la vente de figurines commémoratives.

Dans son casque d’écoute, une voix grésillant de statique répondit :

— Bon travail. Joyeux Noël.



Cet nouvelle a été rédigé par Frédéric Raymond, éditeur de La Maison des viscères, auteur du roman d'horreur Jardin de chair publié aux Éditions Les Six Brumes et du roman d'horreur jeunesse L'arbre maléfique aux éditions du Phoenix.

La Maison des viscères est une excellente source d'horreur par des auteurs québécois!