Extrait de Baptême de sang, de Pierre-Luc Lafrance

     La caméra est fixée sur le détenu.
     Malgré une qualité d’image discutable, sa tenue orange se démarque à l’écran. Contraste remarquable avec sa peau blême.
     Immobile, il demeure assis derrière une table métallique, le menton appuyé sur ses mains menottées. Il ne ressemble en rien à un criminel endurci : les traits trop doux, le visage trop rond.
     Pourtant, son expression reste indéchiffrable : à la fois contrariée et… amusée… L’expression du vieux de la vieille qui est passé par là plusieurs fois et que rien ne pourra intimider.
     Il mordille sa lèvre inférieure, toute son attention portée sur un point invisible, quelque part sur la vitre sans tain.
     L’inspecteur Boisclair pénètre dans la salle d’interrogatoire, vêtu de son éternel veston gris. Ses cheveux bruns sont en bataille et il porte une barbe de quelques jours. Ses yeux verts sont cernés par la fatigue. Il avance à pas silencieux. C’est à peine si l’on se rend compte de son arrivée.
     Il referme la porte sans geste brusque et observe le détenu comme s’il s’agissait d’un mystère à déchiffrer. Ce dernier ne lui porte pas attention.
     L’inspecteur défait sa cravate, feint de jeter un œil sur le dossier qu’il tient et approche du prisonnier, l’air calme, en confiance. Aucune trace d’agressivité. Un homme en plein contrôle.
     Il s’assoit à la table, dépose les documents et replace une mèche rebelle qui retombe sur son front.
     — Bonjour, André. Je m’appelle Frédéric Boisclair. Je suis l’inspecteur chargé de l’affaire.
     Il tend la main. L’autre ne réagit pas. En fait, il ne regarde même pas le policier, trop absorbé par le miroir sans tain. Boisclair retire la main qu’il tendait et transforme le geste en un mouvement pour retirer ses lunettes, les replier et les mettre dans sa poche de chemise.
     — Est-ce qu’on t’a lu tes droits?
     Boisclair attend un moment avant de continuer :
     — Tu as le droit d’être assisté par un avocat pendant cet entretien.
     Même absence de réaction.
     Le type n’a pas l’air ailleurs ou perturbé. Au mieux, il semble agacé. Ou il s’en fout.
     — André, je suis ici pour t’aider. Mais va falloir que tu m’aides aussi. J’essaie de comprendre : pourquoi t’as fait ça? Un meurtre, crisse, c’est du sérieux. Pourtant, à ce que je vois, t’es un bon petit gars.
     Boisclair ouvre le dossier qu’il survole avant de reprendre :
     — Tu viens d’avoir 22 ans et t’es étudiant en géographie. C’est bien, ça, s’intéresser aux autres cultures. Est-ce que t’as eu l’occasion de voyager? Dans d’autres pays?
     Silence.
     Boisclair a un léger soupir agacé. Par contre, toujours pas de trace d’agressivité.
     — Tu habites en appartement depuis quelques mois. Dans le quartier Saint-Jean-Baptiste. Aimes-tu ça?
     Toujours pas de réaction.
     — Je vois que tes parents ont divorcé. Pas facile, hein? Je suis passé par là.
     Aucun mouvement ne vient perturber le visage de cire du suspect.
     Boisclair prend une profonde inspiration avant de reprendre, sur le ton de la conversation :
     — Aucun antécédent criminel. Pas d’histoire de drogue. De bonnes notes à l’école. J’ai rencontré tes amis. Selon eux, t’es quelqu’un de bien. Pas du tout le genre à faire des conneries. (Il laisse planer un moment de silence en fronçant les sourcils.) Par contre, ils m’ont dit que tu as disparu depuis deux jours. Que c’est pas ton genre. (Il se rapproche du suspect, dans l’espoir – vain – de capter son regard.) As-tu des problèmes? Veux-tu en parler?
     L’autre fait claquer sa langue en signe d’exaspération. Il ne semble toutefois pas assez fatigué pour que son regard cesse de fixer le point situé à la droite du policier.
     — Si tu ne me dis rien, je ne peux pas t’aider.
     Boisclair pousse un soupir. À ce stade, rien ne laisse présager qu’il va perdre son calme.
     — Veux-tu du café?
     D’un mouvement vif, Boisclair se lève et empoigne le menton du détenu pour l’obliger à le regarder dans les yeux. Pas de violence inutile, mais beaucoup de fermeté.
     — Tabarnak! Réponds, quand je te parle.
     Alors, le visage d’André s’illumine. Il observe le policier, comme s’il découvrait sa présence à l’instant.
     Un sourire de requin devant un banc de poissons se dessine sur ses lèvres délicates.
     — Je te connais, prononce-t-il sans se départir de son expression carnassière.
     Boisclair lui lâche le menton et se rassoit. Il hausse les épaules.
     — Peut-être. Si tu le dis.
     L’autre promène sa langue sur ses lèvres, encore et encore, l’image même du gros porc qui se repasse mentalement le film de son dernier excès de table. Il répond d’un ton d’exaltation contenue :
     — Oh oui, on s’est déjà vu… Je t’avais promis de t’arracher les tripes et de les manger. (C’est lui maintenant qui cherche le regard de Boisclair.) Tu ne m’as quand même pas oublié…
     Le visage de Boisclair blêmit. Malgré la piètre qualité de l’image, ça ne fait aucun doute.
     — De quoi tu parles?, dit-il d’une voix blanche.
     Aucune réponse.
     Le policier montre des signes de nervosité. Il regarde à sa droite. À sa gauche. Au-dessus de lui.
     Sa tête fait des mouvements brusques. Droite. Gauche. Droite. Gauche.
     Il jette des regards affolés vers le miroir sans tain.
     Il se retourne vers le détenu.
     — Mais… c’est impossible. (Autre regard vers la vitre sans tain.)      Qui es-tu?
     L’autre rit. Un rire cruel qui sonne comme un coup de couteau.
     — Je suis l’ombre sortie de la savane. Je suis le chasseur qui n’a pas encore de nom. Qui n’en aura jamais. Je suis Chakra. Je suis Inaï. Je suis Roland le Borgne. Je suis William Doughty, Sam Gagner, Rob McDough, Raja Ara. Je suis Richard Lebel. Je suis André Durand.
     Il fait un clin d’œil au policier avant de reprendre :
     — Je suis plus que ça. Nous sommes nombreux. Je suis multiple.
     Boisclair s’affaisse sur sa chaise. Dans ses traits, une seule chose : la peur. Ses yeux semblent sur le point de sortir de ses orbites, son front est couvert de rides et ses mains se referment si fort sur la table qu’il en a les jointures exsangues.
     Le policier ne le lâche pas du regard. Concentré comme s’il suivait une discussion silencieuse. Il prend sa tête à deux mains et la secoue de chaque côté, comme pour s’extraire d’un mauvais rêve.
     — Je ne sais pas à quoi tu joues, mais arrête ça tout de suite, dit le policier alors que l’autre demeure silencieux.
     Boisclair se relève en faisant basculer sa chaise.
     Pendant un instant, un tout petit moment, on n’entend que le bang de la chaise qui frappe le sol.
     — Ta yeule! TA YEULE!
     Boisclair crie. Non, il hurle. Il n’y a plus rien de posé chez lui.
     Le détenu ne répond pas. Boisclair se retourne et regarde vers la vitre sans tain. Demande-t-il de l’aide? Difficile de le déterminer. L’image montre bien des choses, toutefois elle demeure insensible aux émotions.
     Les événements se précipitent à une vitesse folle. D’un seul mouvement, le prisonnier fait sauter ses chaînes et se jette sur le policier. Aussitôt, on entend une détonation. Une seule.
     Les deux hommes tombèrent au sol. Immobiles.
     Quatre agents font irruption dans la pièce en poussant des jurons. Ils se déplacent en tous sens, comme des fourmis en quête de nourriture. L’image devient dure à suivre. Ça bouge en tous sens. Les gens semblent s’affoler.
     Deux policiers approchent des corps, qu’ils séparent. André Durand a reçu une décharge en pleine poitrine. À cette distance, ça ne pardonne pas. Une fois le cadavre dégagé, on découvre Boisclair.
     Il est recouvert de sang, pourtant il ne semble souffrir d’aucune blessure. Il regarde au-delà des policiers. Ne réagit ni aux paroles, ni aux gestes de ceux qui le secouent, qui le palpent.
     Comme s’il s’était coupé du monde.



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