Extrait d'Amarante, d'Ariane Gélinas

     Depuis trois soirs, Charles enchaînait les verres à l’Achéron. En ce mardi austère, seule une demi-douzaine de clients se trouvait au bar. L’endroit, décoré de gravures tirées de la Divine Comédie, n’attirait plus que de rares excentriques. Cet homme, par exemple, d’apparence repoussante, ses doigts crochus posés sur son verre de bière tiède… De temps à autre, il dévisageait Charles. Le jeune homme tournait alors la tête, feignant de détailler l’image d’un damné décapité accrochée près de sa table. L’illustration de Gustave Doré lui rappelait les mémoires d’un militaire qu’il traduisait depuis quelques semaines. Il avait parfois l’impression de se reconnaître dans ce récit. N’avait-il pas reçu une éducation stricte, presque digne de l’armée? Sa tante préceptrice avait ainsi voulu l’endurcir dès son plus jeune âge. Charles n’était pourtant jamais parvenu à se sentir aussi insensible qu’elle l’avait souhaité.
     Du coin de l’œil, il remarqua que l’homme continuait de le fixer. Il soupira. La dernière chose dont il avait envie, c’était de discuter avec un étranger. Il se trouvait peu doué pour les échanges interpersonnels, en partie parce qu’il avait passé son existence avec ses parents et sa tante, jusqu’à l’université. Accablés par le mauvais sort, les membres de sa famille semblaient voués à disparaître prématurément. Il s’était donc retrouvé seul à l’âge de vingt-cinq ans, après une succession de deuils douloureux. Au cours des six dernières années, son oncle maternel était mort du paludisme, sa marraine avait été tuée par un psychopathe, sa dernière grand-mère s’était empoisonnée avec du détergent, son grand-oncle s’était noyé dans la piscine familiale... Sans oublier le décès de ses parents et de sa tante institutrice, immolés dans l’incendie de leur domicile.
     Après cette tragédie, Charles avait préféré que soit détruite la demeure ancestrale des Nightingale. En observant les démolisseurs à l’œuvre, il s’était juré qu’il échapperait à l’infortune de ses aînés. L’ensemble des biens familiaux, qui lui rappelait le drame, avait ainsi été vendu. Il avait réalisé les transactions dans un état second, entrecoupé de périodes léthargiques. Au cours de celles-ci, il demeurait prostré durant de longues heures, saisi par le vertige.
     Quelques semaines après le décès de ses parents, sa rencontre avec Laura avait mis fin à ce cycle. Il avait rencontré la jeune femme, étudiante en arts plastiques, au cours d’une fête organisée par les finissants en traduction. Ses camarades de classe avaient insisté pour qu’il soit présent, souhaitant le sortir de sa déprime. Au cours de la soirée, la jeune femme s’était décidée à l’aborder. Elle ne s’était pas laissé rebuter par sa personnalité introvertie, comme c’était souvent le cas. Attiré par son audace et par sa prestance, Charles avait cherché à la revoir.
     Un mois plus tard, elle emménageait dans l’appartement qu’il venait de louer au centre-ville. Les premières semaines, l’existence qu’ils menaient lui avait paru idyllique. Laura était créative, énergique, délurée et ouverte d’esprit. Jamais une femme ne l’avait à ce point attiré sous tous les aspects. Puis, il avait remarqué les ombres qui voilaient parfois les yeux de sa compagne. Son assurance n’était qu’une façade : à tout moment, la jeune femme risquait de sombrer dans une profonde mélancolie, comme si elle portait en elle toute la tristesse des siècles passés. Un pâle sourire aux lèvres, elle peignait alors des charniers traversés de traînées sanguines, des silhouettes martyrisées par des lames invisibles.
     Après avoir hésité, elle lui avait raconté ses tentatives de suicide. Une fois, il l’avait même surprise en train de se mutiler. Laura se prétendait incapable de s’en empêcher. La gorge serrée, Charles lui avait fait jurer de ne pas récidiver. Elle avait promis de commencer une thérapie, selon les souhaits de son compagnon. Soulagé, il s’était dit qu’il lui suffisait d’être patient. Jusqu’au samedi précédent.
     Ce jour-là, elle n’était pas venue l’accueillir lorsqu’il était rentré. Un peu inquiet, il avait déposé ses sacs d’emplettes sur la table, en l’appelant. Elle semblait absente. Pourtant, elle n’avait laissé aucune note à son intention, comme elle avait l’habitude de le faire lorsqu’elle sortait.
     Circonspect, il s’était approché de la salle de bain. Il avait hurlé lorsqu’il l’avait découverte sur le carrelage rougi, un revolver échoué à ses côtés. La balle s’était frayé un passage dans son crâne. Des fragments de cervelle étaient répandus sur le mur derrière elle. Autour de la cavité, le sang avait commencé à coaguler. Le visage de sa compagne, aux yeux démesurément ouverts, était figé dans une expression de douleur et de libération. Charles s’était détourné pour vomir, s’effondrant sur le plancher poisseux. Il l’avait ensuite bercée, dans un état second, ses lèvres embrassant son front près de la plaie forgée par la balle. Ses doigts sinuaient sur ses joues, là où le sang avait tracé des rigoles.
Sans cesser de la serrer contre lui, Charles s’était emparé de l’arme qui gisait à ses pieds. Laura blottie contre son torse, il avait posé le canon sur sa tempe gauche. Il avait inspiré avant de presser la détente. Il n’avait entendu qu’un simple déclic. Confusément, il avait examiné le revolver. La jeune femme s’était assurée de le charger d’une seule balle. Il avait jeté l’arme loin de lui. En sanglotant, il s’était frappé la tête contre le couvercle de la toilette, la bouche tordue par ses gémissements. Il avait hurlé longtemps, jusqu’à ce que les policiers investissent les lieux, alertés par l’un des voisins du palier. Charles ne se rappelait pas ce qui s’était produit ensuite. Peut-être lui avait-on administré des sédatifs. Néanmoins, une certitude demeurait : Laura avait disparu, à l’instar de sa famille.
     Quatre jours avaient passé, au cours desquels le sens de ses actes lui avait échappé. Ses pas le menaient malgré lui chaque soir vers le même bar. Il n’en sortait que le matin venu, complètement ivre. Il se traînait alors jusqu’à son appartement, décoré des tableaux de la défunte. Puis, il s’endormait dans les couvertures où l’odeur de Laura subsistait encore, son sommeil traversé par le souvenir du visage éclaté de sa compagne. Seul l’alcool l’aidait à atténuer la sensation de vertige qui le harponnait lorsqu’il était à jeun, comme s’il s’apprêtait à vaciller, prêt à perdre contact avec la réalité…
     Une pinte de bière heurta la table fendillée. Il sortit brusquement de sa torpeur. La serveuse s’efforça de lui sourire, dévoilant des dents aussi jaunes qu’inégales. Ses doigts se refermèrent sur son portefeuille, dans lequel il conservait une photo de Laura. Le cliché n’était pas à sa place habituelle. L’aurait-il sottement perdu? Il n’eut pas le temps de pousser plus avant ses hypothèses que la serveuse l’interrompait, en précisant :
     — Celle-là, elle est de la part de Charon.
     — Charon?
     Elle leva les yeux vers le plafond.
     — Le type assis au comptoir. Il aimerait te parler.
     Charles remua sur sa chaise, contrarié, en considérant l’inconnu qui l’observait. Il envisagea de partir, de troquer sa nuit d’ivresse contre une balade dans l’air froid d’octobre. L’homme aux doigts crochus profita de son indécision pour s’approcher. En quelques enjambées, il le rejoignit à sa table, emportant son verre avec lui. D’emblée, il l’informa :
     — Ne t’en fais pas, je n’en ai pas pour longtemps. Je suis prêt à parier que tu es seul au monde.
     Charles répondit, les pensées embrouillées par l’alcool :
     — Justement, je préfère rester seul. J’aimerais que vous respectiez mon deuil.
     Sans faire mine de partir, l’autre lui dit, en lui remettant la photo de Laura qu’il avait égarée :
     — Mes condoléances. Tu dois être bien triste d’avoir perdu une telle compagne… En tout cas, elle semblait consciente de sa valeur à tes yeux.
     Il pointa le texte écrit à l’encre bleue derrière la photo : À Charles. Ensemble, nous lutterons contre la solitude du monde. Amoureusement, Laura.
     Charles s’empara du cliché, à la fois soulagé de le retrouver et agacé par la présence de l’inconnu. L’homme poursuivit.
     — J’aimerais aussi te remettre ceci. Le départ est prévu pour cette nuit.
     Il lui tendit un coupon cartonné, sur lequel de vieux caractères d’imprimerie s’étalaient. Le regard brouillé, Charles lut : Coupon d’embarquement.
     — Mais que voulez-vous que je fasse avec ça?

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Ariane Gélinas

« Comme je suis naturellement attirée par les projets insolites et audacieux, je ne pouvais qu'être intéressée par les visées de La maison des viscères. De plus, publier chez cette maison d'édition me permettra de proposer des écrits singuliers, sans la moindre censure ni retenue. Finalement, un éditeur de ce genre n'existait pas au Québec, et je suis très fière de collaborer à ce projet novateur. »

Ariane Gélinas a publié une trentaine de nouvelles dans des revues comme Solaris, Moebius, Alibis et Le Sabord. Depuis 2008, elle est la directrice artistique de la revue Brins d’éternité (www.revue-brinsdeternite.com). Détentrice d’une maîtrise en création littéraire de l’UQTR, elle poursuit un doctorat sur Les mémoires du diable de Frédéric Soulié. Sa novella L’enfant sans visage (gagnante du prix Aurora/Boréal 2012 de la meilleure nouvelle) a été publiée en 2011 aux Éditions XYZ et son roman Transtaïga, qui met à l’honneur les villages fantômes québécois, est paru au printemps 2012 aux éditions Marchand de feuilles.

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