Extrait de Hécate

Voici un extrait de la novella de Daniel Sernine. L'anthologie à saveur de terroir Exodes est maintenant en prévente.

HÉCATE (extrait)

— C’est comme j’vous dis, m’sieur. Il a commencé par égorger leur chien berger et ça a dû se faire vite, car ils n’ont rien entendu. D’accord, c’était un tout jeune chien, mais quand même, c’est vous dire!
L’homme s’adressait à moi, toutefois deux ou trois villageois l’écoutaient aussi, interrompant leurs achats pour se rapprocher.
— Ensuite, l’est entré dans la bergerie; on aura beau dire, un loup, c’est aussi intelligent qu’un chien. À l’aube, on a retrouvé un agneau dans le pré, et pas un petit : un antenais, au moins.
Les autres marchands avaient déjà dû entendre son histoire, néanmoins des villageois venaient faire cercle auprès de moi. Le braconnier ménageait ses effets de conteur.
— À moitié dévoré, que c’en était écœurant à voir. Sûrement un très grand loup, très fort. Mathieu l’a aperçu en sortant de chez lui, il dit que c’était un monstre. Gris fer, haut comme ça…
On s’est récrié dans les halles. Mais comme les villageois apprécient Rondeau autant pour ses histoires que pour le poisson qu’il rapporte de Saint-Uriel, on l’a laissé dire.
— Ben, c’est ce qu’il m’a raconté. Moi, j’ai vu la carcasse du mouton, en tout cas : de mes yeux vu, tout de suite après que Mathieu l’ait découvert proche de la route. Et ce n’était guère beau à voir : la gorge ouverte, au point que la tête ne tenait plus que par l’échine.
Un frisson m’a secoué et j’ai dû blêmir, car Rondeau m’a regardé avec un drôle d’air. Je l’ai payé pour qu’il emballe mon poisson et que je puisse partir au plus vite.
— Un hiver si dur que les loups ont été affamés pour toute une année…
J’ai quitté les halles en hâte tandis que, d’un étal à l’autre, se répétaient les commentaires en vogue ce printemps : la disette avait rongé les entrailles des loups, gravé à même leur chair une faim insatiable qui les poussait à toutes les audaces.
Les villageois ont dû s’étonner de ma hâte qui ressemblait à une fuite. Je ne leur suis pas encore très connu, même si j’ai autrefois passé quelques jours de vacances ici. Je reste pour eux le citadin qui s’est retiré à la campagne, celui qui a loué la chaumière de la veuve Drouin. J’imagine qu’on spécule sur la durée de mon séjour : vais-je seulement passer l’été et repartir à l’automne, ou suis-je à Granverger pour de bon?
Mais une autre question doit défrayer leurs bavardages : cet homme qui a déjà la réputation d’être peu loquace, pourquoi a-t-il fui la ville? Deuil, chagrin d’amour ou quelque crime inavouable? Néanmoins, ils restent très polis et ne m’importunent pas de leurs questions.
Seulement, je ne peux les empêcher de parler de loups et de victimes égorgées si telle est leur préoccupation du jour.
J’ai laissé derrière moi la place du village, les dernières maisons; la rue principale est redevenue une route traversant les champs. Le ciel est couvert, le vent est frais, cependant il ne pleuvra pas, à ce qu’on m’a dit.
Les visions sanglantes ne me quittent pas. Elles sont imprégnées dans mon cerveau, indélébiles, comme une tache de sang sur un vêtement. Et quand ce ne sont pas des images du corps se vidant de sa vie, c’est Marthe vivante que je revois, et ce n’est pas moins pénible.


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