Extrait de 514 YIH-OOPI

Voici un extrait de la novella de Luc Dagenais. L'anthologie à saveur de terroir Exodes est maintenant en prévente.

514 YIH-OOPI (extrait)

Maisonneuve se tourna vers Jeanne qui, de la plage, supervisait les voyages des chaloupes vers le navire. Tremblant de tout son corps, le visage exsangue, elle se mordait les jointures d’une main, tandis que de l’autre, elle pointait un endroit de la rive tout près d’une embarcation, à mi-chemin entre la pointe et le navire, là où les arbres avançaient jusqu’au bord de l’eau.
Un des rameurs, pétrifié et livide lui aussi, paraissait tout aussi horrifié qu’elle. De ses rames figées dans les airs, des gouttelettes dorées par le soleil couchant tombaient doucement et brisaient la surface de l’eau avec un bruit cristallin. Dans une chaloupe, une femme pointait la rive comme Jeanne, les yeux affolés. Dans sa bouche ouverte, un cri muet, l’expression figée d’une terreur extrême.
Entre les arbres, se tenant debout sans difficulté, se trouvait un monstre humanoïde mesurant environ trois mètres, plutôt maigre et recouvert de la tête aux pieds de longs poils roux, sauf pour le visage et la paume des pattes. La tête, les hanches et les fesses de cette créature étaient démesurément larges pour le torse, les épaules et les jambes. Les bras, très longs, se terminaient par de grosses mains à l’apparence presque humaine, aux doigts atrophiés, mais munis de griffes d’une bonne quinzaine de centimètres. Les pieds, également griffus et immenses, semblaient proportionnés à la tête et aux hanches, plutôt qu’au torse et aux membres d’une maigreur repoussante. Le visage, dégagé de tout poil, avait la couleur d’une peau caucasienne. Un nez énorme et rond reniflait l’air dans la direction des Montréalistes. Ses yeux, petits et à doubles paupières, injectés de sang, étaient protégés du soleil couchant par une protubérance osseuse mince et allongée, arrondie à l’extrémité, qui avançait sur son front. Sa bouche, encore plus grande que tout le reste, était fermée et figée dans un sourire niais et méchant, mais quelques dents pointaient à l’air libre sous des lèvres minces d’où coulait un long filet de bave épais et visqueux.
Une fois la surprise d’être découvert passée, le y’i:hoopi — puisque c’en était un — un pied dans l’eau et l’autre encore sur la berge, une main appuyée sur un bouleau pour s’aider à descendre plus silencieusement dans le fleuve, rugit en direction des barques. Il s’étira le cou et tendit son bras libre derrière lui, ouvrant grand sa gueule sertie d’une double rangée de crocs acérés, secouant la tête de gauche à droite, postillonnant abondamment. Les femmes dans la barque la plus près qui ne s’évanouirent pas sur-le-champ se signèrent et répondirent au cri du monstre par leurs propres hurlements.
Le silence brisé et le charme rompu, une dizaine de y’i:hoopis s’élancèrent en même temps hors de la forêt sur la pointe, en gloussant à déchirer les tympans. Des « Ïou ïou youpi! Youpiiii! » déclinés sur tous les tons possibles dans des enchaînements complexes, laissant croire à des phonèmes ou à des mots, ou, du moins, à une communication primale, mais structurée. Tous les monstres étaient à peu près pareils : grands, maigres, féroces, orange. Ils se ressemblaient tellement qu’il était impossible de départager les mâles des femelles, les jeunes des vieux. De toute façon, Maisonneuve et ses Montréalistes n’avaient pas vraiment le temps d’étudier la question. La majorité de ces peluches affamées de chair fraîche s’étaient jetées sur les colons restés sur la terre ferme, tandis que celui déjà sur la rive, suivi de près par quelques autres, attaquaient les chaloupes et le navire de Chomedey.


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